Collection de vestiges de vertiges.

Tu sais que tu es adulte quand tu tombes et que tu te fais une entorse ou te foules la cheville, en loupant une marche d'escalier, ou en saut à ski. Quand tu te viandes en courant et que tout douloureux qu'il puisse être, ton bobo ressemble à une grosse égratignure suintante, en plein milieu du genou, badigeonnée au Mecurochrome et planquée sous un pansement Tom et Jerry, ce n'est pas encore de la blessure mature. Même pas grave, j'ai tout mon temps pour apprendre à tomber comme une grande personne, et puis, j'adore jouer avec les peaux mortes, gratter mes croûtes et cicatriser, un bisou magique en prime.
Avant, j'avais besoin de vivre intensément, dangereusement, toujours sur le fil, fragile, au bord du gouffre, quitte à mentir pour préserver au mieux mon excitant jardin secret envahi par les mauvaises herbes que je me plaisais à planter, voire à dissimuler bien mal mes bêtises, tenter le diable et la tempête, souhaiter le drame, les heurts, le blâme, les pleurs, le bonheur par la fenêtre, et ta soeur, pourquoi pas pire, et quand bien même... Maintenant je suis bien gentille, assagie, souriant en coin à mes fantasmes sans leur tendre ni la main ni la perche, assise et passive, contemplative des sursauts de ceux qui vibrent, sans risquer d'être malhonnête ou parjure puisque résignée à l'ennui tranquille, à l'oubli du feu du désir amoureux, à la petite mort de l'adrénaline érotique, je promène au pas d'hôpital mes démons roses tenus en laisse.
Si souvent j'aimerais être un homme pour regarder les filles en les désirant seulement plutôt qu'en les jalousant...
J'ai beaucoup de morts à l'intérieur de moi, pour m'en vider il faudrait me faire exorciser, je suis lourde de tous les disparus que je porte, dont j'ai avalé l'absence pour ne plus les recracher, leur souvenir est captif mais je suis l'otage de leur mémoire, hantée par leur aura je suis plus emplie de feu autrui multiple que de moi, transfert mortuaire, décalconécromanie, ne s'effaçant guère, quelle serait cette façon de se débarasser de ses défunts ? Je suis possédée par des âmes qui ne veulent pas de moi, qui m'échappent, le coeur en écharpe je suis torpillée, éparpillée, ma prison n'est pas de celle dont l'on peut s'évader, dont l'on peut dérober les clefs, "je vois des gens qui sont morts", à divers degrés, qui, eux, ne me regardent pas, des décédés, des évanouis, des jamais nés, j'entends des voix évaporées qui ne parlent plus me dire des phrases qui n'existent pas, la mienne n'a pas le timbre adéquat pour répondre à ces mirages et mes mots se perdent, me pèsent, et peu importe alors, que la mémoire m'enlève ou que l'encore m'emporte...